Les tribulations de l’anticipation
Les phénomènes démographiques figurent parmi les plus faciles à anticiper, à quelques marges d'erreur près. Leur inertie permet en effet de prolonger des courbes en les corrigeant grâce à des données structurelles stables par nature, ou conjoncturelles qui sont régulièrement observées. La baisse de la fécondité et le vieillissement de la population étaient prévisibles depuis des années, et sont porteurs de nombreuses conséquences sur notre vie quotidienne, à titre personnel, comme sur la vie collective, politique, économique et sociale. La Cour des comptes s’est lancée tout récemment dans l’exercice (1), en le limitant à son domaine de compétence : les finances publiques. Et voilà que sont mis en évidence les impacts multiples et sérieux des phénomènes démographiques sur ces dernières. Les recommandations suivent, sectorielles essentiellement et c'est bien dommage.
L'évolution de la population affecte tous les aspects de la vie, qui eux-mêmes affectent l'économie et par suite les finances publiques. En se plaçant essentiellement en aval, au bout du circuit, les finances, l'analyse et les propositions se privent de nombreux éléments de compréhension de ces enchaînements, et de leviers d'action.
Un exemple significatif réside dans la cible évoquée dès l’exposé de l’étendue du problème : « Les pouvoirs publics et les partenaires sociaux devraient collectivement renforcer leur capacité d’anticipation afin d’accompagner, dans la durée, les recompositions démographiques ainsi que leurs effets sur les équilibres économiques, sociaux et financiers du pays ». Il n’y a aucune place, dans cette proposition, aucun rôle, pour d’autres acteurs, pourtant très influents sur les facteurs démographiques, les réseaux associatifs, notamment d’action sociale et humanitaire, les mouvements de jeunesse, l’action culturelle, les forces vives de la nation en quelque sorte, et les experts de différentes disciplines comme la sociologie et le facteur humain. La vie réelle semble bien loin, nous sommes dans la vie officielle, de l’Etat et de ses interlocuteurs habituels, tenus par des dogmes ou des injonctions corporatistes, défenseurs des intérêts existants et qui n’aiment guère le changement, par définition. L’exemple des retraites est significatif : les retraités ne figurent pas en tant que tels parmi les interlocuteurs sociaux. S’il s’agit de renforcer la capacité d’anticipation en mettant de côté les intéressés, il n’y a pas grand-chose à en attendre.
Les enseignements que tirent les auteurs du rapport restent confinés à l’univers budgétaire. « L’analyse des effets des recompositions démographiques reste fragmentée entre administrations et rarement articulée avec celle des grands équilibres budgétaires ». Le constat de la fragmentation est bien perçu, mais toujours centré sur les aspects budgétaires, alors qu’il semblerait préférable d’appréhender la réalité physique à partir du vécu dans la société, par les différents acteurs, avant d’en tirer des conclusions pour les finances publiques.
Autre enseignement : « Les transformations démographiques invitent à faire évoluer la vision collective des âges de la vie. Le rapport collectif au vieillissement, l’allongement de la vie active et la place croissante des personnes de 60 à 70 ans parmi la population en âge de travailler conduisent à adapter les catégories d’analyse et les politiques publiques ». Voilà une approche intéressante, mais qui se prive de l’essentiel, une réflexion sur le travail, sa nature et le lien avec l’âge. Puisqu’il y aura moins de personnes en âge de travailler, il faudra jouer sur les autres facteurs de production, notamment la compétence des personnels, leur formation et leur motivation, la R&D, les choix stratégiques des activités à favoriser. Et puis il faut adapter le travail à la population, y compris la population âgée, avec des aménagements sur la qualité de vie au travail, les horaires, le type de tâches, etc. Les conditions de travail ne sont pas du ressort des finances, mais elles ont des effets sur la population active et par suite sur les finances. Il n’est pas judicieux de prendre la question à l’envers, partir des finances pour remonter vers les activités. Pour anticiper, mieux vaut se concentrer sur la nature des activités et la manière de les exercer, pour rechercher les meilleures voies de succès, que de s’enfermer dans une approche limitée aux résultats, qui ne rend compte que d’une partie de enjeux. Les finances ne s’en porteront que mieux.
1 - Cour des comptes, Démographie et finances publiques, Rapport public thématique, Décembre 2025
Edito 21 janvier 2026
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