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Les nombreux visages de l’agriculture

La loi d’urgence agricole semble avoir fait un pari. Pour augmenter le revenu des agriculteurs, sacrifions l’environnement et toutes les contraintes qu’il apporte aux exploitations. Pari bien audacieux, car il n’y a guère de vase communiquant entre les revenus des agriculteurs et la bonne santé de l’environnement, permettant de gagner d’un côté ce que l’on perd d’un autre. Une autre voie aurait été possible, celle de reconnaître clairement les apports des agriculteurs à l’environnement et de les rémunérer pour ce service rendu à la collectivité. Service dont il est probable qu’ils en auraient aussi été bénéficiaires.

L’agriculture présente plusieurs visages, elle remplit plusieurs fonctions, mais une seule occulte les autres, la production pour l’alimentation et différentes matières premières, notamment pour l’industrie textile. Les autres fonctions ont le défaut de ne pas procurer matière à commerce, et par suite de ne pas donner lieu à une valorisation en argent sonnant et trébuchant. Des fonctions non rémunérées, mais qui n’en ont pas pour autant de valeur. Comment faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées ? Ne faut-il pas les rémunérer au même titre que la production marchande ?

Parmi ces visages, citons le cycle de l’eau, la biodiversité, le paysage, le carbone, autant de sujets où le rôle de l’agriculture est central. L’agriculture intervient dans tous ces domaines, sans sanction immédiate sur les revenus des agriculteurs, ce qui comporte le risque de les voir sacrifiés sur l’autel de la production. Hors du quintal ou de l’hecto, point de salut !

Ce constat n’est pas nouveau. Plusieurs types de rémunération pour les services rendus à la collectivité ont été imaginés. La chasse, conquête révolutionnaire des agriculteurs qui ont pu ainsi prélever sur la vie sauvage qu’ils ménageaient dans leurs territoires ; plus récemment l’accueil à la ferme qui offre la possibilité de profiter de la qualité des paysages qu’ils préservaient. Petites réponses, très partielles et auxquelles beaucoup de paysans n’avaient pas accès. Une reconnaissance plus formelle a été mise en place à la fin du millénaire précédent sous la forme de contrats territoriaux d’exploitation (CTE). Créés en 1999 dans une des nombreuses lois d’orientation de l’agriculture, ces contrats ont marqué une rupture importante en reconnaissant et en rémunérant les services environnementaux rendus par l'agriculture, et non plus seulement la production. Mais les agriculteurs n’aiment pas se voir qualifiés de « gardiens de la nature ». Ils sont fiers de leur activité de production, et tiennent à leur liberté de chef d’entreprise qui pourrait être bridée par la fonction « service » qui les rendrait dépendant d’une autorité publique. La formule des CTE n’a pas vécu longtemps, et la tendance a été de revenir à la production comme clé de financement de tous les services rendus par l’agriculture. Se sont ainsi succédé, à partie de 2002, les contrats d’agriculture durable, les mesures agroenvironnementales, et les écorégimes, dispositifs progressivement intégrés à la politique agricole commune (PAC). Pour faire simple, les modes de production plus vertueux sont mieux rémunérés, avec la difficulté de définir les critères de cette vertu. Les écorégimes, par exemple, sont jugés très peu exigeants et ne poussent pas vraiment à fournir des efforts au-delà de ce qui est demandé par la réglementation.

Le volume de la production marchande reste donc la référence pour la rémunération des agriculteurs. La proposition de juxtaposer deux modes, l’un pour la production, et le second pour les autres services rendus n’a pas, aujourd’hui, reçu de suite significative. Il reste des traces des CTE dans une autre forme de contrat, pour paiement des services environnementaux, PSE, dont bénéficient quelques milliers d’agriculteurs (sur 400 000 exploitations) pour un montant annuel d’une dizaine de millions d’euros à comparer aux milliards de la PAC. La protection des aires de captage d’eau potable a ainsi pu être financée par les agences de l’eau, mais le vote de la loi d’urgence agricole a montré les réticences des syndicats agricoles à accepter la moindre contrainte sur ce point. D’autres pistes ont été évoquées, telles que la rémunération en fonction de la quantité de carbone enfouie dans les sols. Il y a aussi des aides ponctuelles, pour replanter les haies par exemple, mais elles n’empêchent pas la diminution du nombre de km de haies, les destructions étant plus nombreuses que les créations.

Edito du 29 juillet 2026

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