
L’impasse d’un budget « hors sol »
Aucun budget n’a de sens sans s’inscrire dans une politique générale, qu’il traduit en lui donnant des moyens et en assurant ses charges. Toute action exclusivement centrée sur le budget, même purement technique, n’aurait guère de sens si elle n’est pas vécue comme une participation à un projet plus vaste, requérant une adhésion du plus grand nombre. Un projet porté par d’autres textes, législatifs ou réglementaires, pour éviter l’impasse d’un budget « hors sol ».
Prenons un exemple sur un point particulier, compréhensible par chacun, l’alimentation. Nous savons que la santé est en partie conditionnée par une bonne alimentation, avec des exigences spécifiques selon l’âge. Le 6 avril 2023, l’Assemblée nationale a voté contre l’interdiction des nitrites dans la charcuterie. Forcément de bonnes raisons, du type conservation plus longue, mais aussi des effets sur la santé bien documentés, avec notamment un risque accru de diabète de type 2. Une décision législative, donc, avec des effets directs sur le budget. Quelle est la part des nitrites sur les dépenses de santé liées au diabète, plus de 10 milliards d’euros par an, je n’ai pas l’information, mais il est clair que le vote des députés sur les nitrites est aussi un vote budgétaire. La santé a un coût dit-on, mais celui-ci peut être réduit avec un double avantage, pour la santé publique, celle de vous et moi, et pour les fiances publiques.
La récente loi dite Duplomb, pour lever les freins à l’exercice du métier d’agriculteur, n’a pas fait l’objet d’étude d’impact, mais nous sommes curieux de connaître l’impact budgétaire des dérogations à l’usage de pesticides dont les effets sur la santé sont bien connus. D’après une étude du Basic([1]), l’utilisation des pesticides coûte aujourd’hui près de 2 fois plus à la France que ce secteur ne rapporte. Ce sont les coûts sanitaires des maladies liées aux pesticides, et les coûts de dépollution de l’eau. Au niveau européen, le coût est 2,5 fois supérieur aux bénéfices du secteur. Les mêmes députés qui ont hier voté le loi Duplomb ont ainsi alourdi nos dépenses de santé, et ils sont sans doute les premiers à hurler contre les mesures d’économies budgétaires.
La santé pèse lourd dans le budget de l’Etat, 265 milliards selon la loi de financement de la sécurité sociale, près de 9% du PIB, et pourrait bien peser de plus en plus sans mesures favorables à la santé dans nos activités, notre logement, nos transports et notre alimentation. Selon l’institut Pasteur, « à chaque kilomètre de vélo parcouru, c’est 1 euro de coûts sociaux de santé évités ». L’affaire des ZFE, zones à faibles émissions, est un cas d’école intéressant à cet égard. Le coût social de la pollution atmosphérique a été évaluée en 2015 par une commission sénatoriale à 100 milliards d’euros par an, dont l’essentiel en dépenses de santé. Le rapport de la commission précise : « Le bénéfice net de la lutte contre la pollution de l’air serait de 11 milliards d’euros par an ». La lutte contre celle pollution apparait donc comme un enjeu économique autant que sanitaire, avec des effets budgétaires significatifs. Accélérer l’électrification de la mobilité aurait couté moins cher, avec la convergence de 3 politiques, environnementale, sociale et industrielle.
Les dépenses de santé offrent une bonne illustration d’une démarche budgétaire alternative. La Cour des comptes a publié en avril 2025 une note de synthèse sur la régulation des dépenses de santé, où elle préconise une priorité à la prévention. Eviter les maladies coute moins cher que les soigner. La Cour a fait le calcul pour le coût de la dépendance : La gain d’un an d’espérance de vie sans incapacité fait économiser 1,5 Milliards d’euros à l’assurance maladie, et sans doute bien plus à la collectivité dans son ensemble, notamment aux proches des personnes âgées. Beaucoup de maladies sont évitables, ou peuvent être contenues si elles sont diagnostiquées rapidement. Certaines ont une origine sociétale comme l’obésité, dont le coût social est estimé à plus de 20 milliards d’euros, dont 11 pour le système de santé. Augmenter les dépenses de prévention de l’obésité pourrait accroître le déficit budgétaire à court terme mais le réduire ensuite durablement.
Le déficit budgétaire, la dette publique de la France, deux données qui nous inquiètent à juste titre. L’urgence est là, il faut corriger le tir. Michel Barnier avait aussi évoqué la dette écologique, qui a, semble-t-il, été oubliée, alors qu’elle est au moins aussi grave. Négocier avec les créanciers, eux aussi intéressés par une heureuse issue, ce n’est pas la même chose que négocier avec la planète, ses forces, ses grands équilibres et notamment le climat et la biodiversité. Le risque est réel de laisser filer ce déficit dans l’espoir de combler les déficits financiers. Il est tentant d’accepter des dégradations des milieux et du climat pour relancer l’économie, de manière à répondre à une urgence comptable, mais elle alourdit la dette que devront payer nos enfants. La règle d’or, qui apparait une protection des générations futures, est un leurre si elle ne s’applique qu’aux dépenses publiques sans intégrer les pertes en capital, notamment humain ou naturel.
Plus que des résultats immédiats, l’objectif devrait être de retenir dans chaque domaine une politique qui nous ramène progressivement à l’équilibre. Un équilibre que nous n’avons jamais respecté depuis les crises pétrolières des années 1970. Elles ont marqué la fin des 30 glorieuses, dont nous n’avons pas saisi toutes les conséquences. Le sentiment d’urgence conduit à la recherche immédiate d’économies, plutôt que d’adopter une politique qui nous amènera à un équilibre solide et durable. Travailler plus, par exemple, pour produite plus et réduire les dépenses de l’Etat, sera une impasse si nous ne recherchons pas à améliorer les autres facteurs de production et la nature même de cette production.
Edito du 27 août 2025
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