Le prix de la guerre
Ils sont loin les accords le Nixon et Brejnev pour limiter les armes stratégiques, ou de Reagan et Gorbatchev pour les armes à portée intermédiaire. Sans doute leurs promoteurs étaient-il de dangereux pacifistes, car aujourd'hui c'est dans la force que la paix est recherchée. La course aux armements est repartie, avec l'objectif de multiplier par 2 les dépenses d'armement en Europe, ce qui serait nécessaire du fait de la montée des tensions internationales.
Ces efforts de guerre, consentis au nom de la paix, risquent fort de nous éloigner d'autres objectifs, et de nous faire oublier d'autres dangers qui nous menacent. Nous l'observons tous les jours, l'importance accordée au climat s’effrite implacablement. La fin du monde n'est plus opposée à la fin du mois, elle se confronte à des appétits de puissance dont nous ne voyons pas les limites.
Nous nous éloignons de la trajectoire souhaitable pour la baisse des émissions les gaz à effet de serre. Un effet collatéral des conflits en cours, mais pas assurément un effet secondaire pour l'humanité. L’épisode climatique que nous vivons en cette fin mai 2026 le montre bien. La question du climat se rappelle à nous avec vigueur, mais la question militaire reste la première.
Les destructions de villes et de villages, des infrastructures, des équipements, conduiront nécessairement à des reconstructions, et par suite à des consommations de matériaux et d’énergie. Quel prix environnemental ces travaux représentent-ils ? Il est vrai que les coûts humains sont tels que ces questions semblent incongrues, mais elles se poseront un jour.
Je n'ai pas d'informations particulières sur la consommation d'énergie fossile nécessaire à la fabrication et l'usage les armements, mais le besoin en volume et en exigences techniques conduit de tout évidence à des consommations considérables, d’autant que le matériel militaire n’est pas réputé pour sa sobriété. L'augmentation massive les budgets d'armement entraîne mécaniquement une hausse des émissions.
Autre effet, le recours accru à d’autres sources d'énergie comme le charbon pour pallier le déficit de pétrole et de gaz. Ce sont aussi des investissements massifs pour traiter et transporter le gaz naturel liquéfié, investissements qu'il faudra bien amortir sur des dizaines d'années, ce qui pourrait bien prolonger le temps des fossiles. L’horizon 2050 serait-il une victime des guerres et de leurs effets sur nos approvisionnements ?
L’argent dédié aux dépenses militaires ne l'est pas à d'autres types de défense. Le réchauffement climatique est en effet une menace pour notre sécurité, d'un autre type mais pas moins réel, comme ns le voyons aujourd’hui. Il provoque des mouvements de populations du fait de la stérilisation des terres, accentuée d’ailleurs par les conflits. C’est aussi le recul du trait de côte qui conduit à des relocalisations toujours douloureuses. Les canicules et les catastrophes naturelles (inondations et ouragans notamment) représentent des dangers pour les humains, qui seront accentués par l'affaiblissement des politiques de prévention et d'adaptation, ou bien de réduction les émissions de gaz à effet de serre. Les morts climatiques ne sont pas aussi spectaculaires que les morts pour la patrie, mais ils pourraient être bien plus nombreux.
Sans doute ne pouvons-nous pas échapper à l’augmentation des dépenses militaires, lesquelles sont sanctuarisées dans nos budgets par les programmes pluriannuels. Faut-il pour autant abandonner toute ambition sur le climat et la biodiversité ? Peut-être les drones trouveront-ils des usages pacifiques du fait de leur agilité acquise dans le domaine militaire, peut-être trouverons-nous des matériaux de substitution pour remplacer les terres rares et autres ressources soumises aux aléas géopolitiques, mais on a du mal à imaginer que ces progrès éventuels soient à la mesure des reculs que nous enregistrons chaque jour sur le front de l’environnement.
Cela fait plus de 1000 ans que nous savons que la guerre est mauvaise, et même plus selon Sun Tzu (1) qui la déconseille vivement, tout en admettant qu’elle est parfois inéluctable. « Aux approches de l’an 1000, dans l’occident christianisé, voici que brusquement la guerre fut réputée mauvaise » nous dit l’historien George Duby, dans « Le dimanche de Bouvines (2) ». Une sagesse fluctuante, dont nous attendons le retour avec impatience.
1 - Dans « L’art de la guerre », 500 ans avant JC.
2 - Publié chez Gallimard, novembre 1984
Edito du 27 mai 2026
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