Pauvre travail
Pauvre travail, d’un côté porté aux nues au titre de la « valeur travail », et d’un autre exploité sans vergogne pour lui faire porter toutes les charges de la société. Santé, famille, chômage, vieillesse, c’est toujours le travail qui paye, même quand il est caché derrière le vocable « patronal » car c’est bien l’emploi qui est taxé, quel que soit le circuit emprunté.
L’illustration nous en avait été donnée par la fameuse disparition du lundi de Pentecôte, pour financer le grand âge et la dépendance. Parmi toutes les ressources dont l’Etat disposait, seul le travail avait été sollicité. La solidarité, oui, mais pas pour tout le monde. L’idée est reprise aujourd’hui, doublée d’une erreur grossière d’analyse. Il s’agit de produire plus, alors travaillons plus. Comme si le travail était l’unique facteur de production, ou même le principal. Une approche rétrospective élémentaire suffit à casser ce raisonnement linéaire. Nous travaillons bien moins que nos grands-parents, et nous produisons bien plus. Il doit bien y avoir d’autres facteurs qui entrent en compte.
Il y a la nature de la production. La même quantité de travail ne produit pas la même valeur selon le type d’activité. Faire riper le travail d’un secteur à faible valeur ajoutée vers un autre à forte valeur ajoutée revient à augmenter la production mesurée au PIB sans un heure de travail en plus.
Il y a ensuite la productivité, au sein d’une même activité. Celle-ci dépend de nombreux facteurs, certains au long cours, d’autres plus ponctuels. Le niveau de formation avec son adaptation au contexte économique, et l’investissement en recherche et développement appartiennent à la première catégorie, les conditions de travail à la seconde. Ces dernières sont en partie immatérielles, comme la qualité du management, la motivation, le sens du travail, la capacité d’initiative et les relations dans l’univers professionnel, ou matérielles comme la qualité des lieux de travail, ce seul dernier point étant responsable d’écarts de 15% de la productivité du fameux travail.
Et puis, bien sûr, la nature de la croissance recherchée, non pas de la production pour elle-même mais du bien-être et de la qualité de vie de la société dans son ensemble. Une croissance mesurée en fonction du service rendu et non du volume de la production. Toutes les critiques habituelles du PIB peuvent être reprises dans cette obsession de « travailler plus pour produire plus ». Préférons un autre slogan, « travailler mieux pour vivre mieux ».
Cette erreur d’analyse, qui conduit à ne prendre en compte qu’un facteur de production, est fréquente. Les récent débat sur l’agriculture en apporte un autre exemple. Pour augmenter la production, reprenons les quelques pourcents des terres laissées à la nature. Plus de surface à cultiver, tel est le dogme sous-jacent à cette tendance qui cherche à s’imposer, alors que la science agronomique nous dit bien autre chose. La part laissée à la nature permet le développement des auxiliaires des cultures et in fine de bénéficier d’un accroissement de la production. Les techniques culturales, le choix des cultures et leur agencement dans le temps et l’espace sont tout aussi importants que la surface.
Ajoutons que le million d’hectares consacré chaque année aux biocarburants serait fortement réduit par le remplacement du parc automobile par des véhicules électriques, dont les moteurs sont bien plus performants que ceux de leurs homologues thermiques. Autant d’hectares disponibles, s’il en est besoin, pour la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, la forêt et la nature.
Que ce soit pour le travail pour la production agricole, la dictature du quantitatif s’est imposée, au détriment du qualitatif. Le toujours plus (de quoi, d’ailleurs ?) empêche le toujours mieux en termes de services rendus, et de bien-être. Il est vrai que le quantitatif sur un seul paramètre est plus simple à mettre en place et à « vendre » à l’opinion, mais le monde est complexe, et c’est dans cette complexité que réside la vraie croissance, celle de la qualité de vie des humains.
Edito du 6 août 2025
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