
Du changement ponctuel ou changement de système
« Toutes choses égales par ailleurs » est le fond de décor des lois expérimentales. Un sujet est traité et les conclusions ne valent que si les autres aspects sont stabilisés. Ce raisonnement et ancré dans nos têtes et fausse notre compréhension des changements en cours ou à opérer. Dans la vraie vie, isoler un facteur est impossible. Ils sont tous reliés par des forces plus ou moins visibles qu'il n'est pas bon d'ignorer. Les conséquences d’un changement dans un domaine se font sentir dans bien d'autres. Par exemple, favoriser le vélo au titre de l'effet de serre a des effets sur l'encombrement des villes mais aussi sur la santé. La pratique quotidienne de ce mode de déplacement réduit la facture de la sécurité sociale, même si ce n'est pas son objectif premier. Les Pays-Bas en donnent une bonne illustration, où la pratique du vélo a permis de réduire significativement les dépenses de santé. Une politique, plusieurs bienfaits, telle est la ligne à suivre. La question se pose parfois du financement, si aucun de ces bienfaits ne justifie à lui tout seul les investissements à la hauteur des enjeux. L’approche sectorielle, « chacun son métier », avec le cloisonnement des compétences qu’elle entraîne, est un obstacle au bon développement des politiques aux effets multiples, largement rentables pour l'affectation de l'argent public, mais insuffisants pour chaque point de vue considéré séparément. Le développement durable demande une ingénierie financière favorable au partage des investissements et des retours d'investissement.
Heureusement, il est fréquent que le bénéfice soit suffisamment important pour surmonter cette difficulté, comme le montre l'exemple du véhicule électrique. Au départ il ne s'agit que de changer la source d'énergie, pour en obtenir une moins chère, ou plus abondante, ou mieux maîtrisée. Dans la pratique cette nouvelle technologie permet également une formidable amélioration des rendements. Au Royaume-Uni, où le véhicule électrique connait une forte progression, la transformation du parc de thermique à électrique a permis de diviser par 4 la consommation nécessaire pour les voitures qui ont opéré la transition. Une chute de consommation liée à l’efficacité des moteurs, et qui renforce l'intérêt de ce choix technologique. Mais cela ne s'arrête pas là. Une partie de notre carburant est issu de l'agriculture sous forme d’agro-carburant. Un million d'hectares dans notre pays sont consacrés à ces cultures et nous savons que leur rendement carbone, le bilan du carbone incorporé dans leur processus de fabrication par rapport à la consommation directe de carburant fossile, est très modeste. L'implantation d'énergies renouvelables sur ces surfaces permettrait de produire de l'énergie dans de bien meilleures conditions et de rendre le même service avec beaucoup moins de surface agricole. La transformation de la mobilité automobile favorise grandement ce que nous appelons la souveraineté alimentaire à savoir la capacité à répondre à nos besoins avec nos propres ressources. Une politique, donc l'électrification du parc, et de nombreux avantages en termes de pollution, en termes de bilan du commerce extérieur, et en termes de souveraineté alimentaire. Cette transformation exige par ailleurs d’autres modifications à prévoir et qui peuvent être douloureuses, notamment en termes d'emploi aussi bien en nombre qu’en qualification. L'électrification entraîne une baisse du nombre de personnes employées dans le dans le secteur automobile aussi bien pour la fabrication des voitures que pour leur entretien et leur maintenance.
Une politique sectorielle peut offrir des co-bénéfices dans d’autres domaines, mais aussi des régressions dans d’autres. Les études d’impact sont là pour explorer ces conséquences, pour minimiser les mauvaises et favoriser les bonnes.
Cet exemple nous montre la nécessité d'une approche globale des transformations. La planification écologique est un instrument incontournable des mutations telles que celle que la décarbonisation de l’économie, de manière à anticiper les conséquences qu’elles entraînent. « Toutes choses égales par ailleurs » est une illusion, et c’est l’évolution des systèmes qui doit guider les choix, au-delà des points de vue particuliers. L’actualité nous en donne un exemple frappant avec la récente loi pour lever les obstacles à l’activité agricole. Des liens forts entre l’exercice de cette activité et la santé humaine ont été au cœur du débat public, alors que le sujet a été traité au Parlement sous l’angle spécifique agricole. Bien d’autres aspects sont concernés, la santé, bien sûr, mais aussi le biodiversité, l’alimentation, le tourisme, etc., avec notamment leurs dimensions économiques, sociales, culturelles. Une sérieuse étude d’impact de la proposition de loi aurait bien éclairé le débat parlementaire et les réactions citoyennes.
Éditorial 13 août 2025
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