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Les limites de la grandeur

Le plus grand musée du Monde. Motif de gloire, récemment terni par un vol de bijoux qui défraie la chronique. Mais quel intérêt y a-t-il à visiter le plus grand musée du monde juste pour voir la Joconde, et de loin dans la foule, dans un parcours quasi olympique, « faire » L'Europe en 3 jours par exemple. Quelle gloire y a-t-il être le plus grand plutôt que le plus riche ? Faut-il d'ailleurs que tous les joyaux soient réunis dans un seul immeuble plutôt qu'en plusieurs ? À Londres, le British Museum et La National Gallery ont reçu à eux deux plus de 11 millions de visiteurs annuels, plus que le Louvre, avec ces 9 millions. Plutôt que grossir, mieux vaudrait travailler la présentation, et faciliter le passage d’un musée à un autre avec des billets combinés et des moyens de transport appropriés. Paris et sa région, de Versailles à Fontainebleau ou à Chantilly, sont riches de nombreux sites prestigieux et d’un patrimoine qui n’ont pas besoin d’être « le plus grand » pour rayonner. C’est leur fréquentation d’ensemble qui importe, plus que celle d’un seul. Sans doute faut-il des locomotives pour tirer le tout, mais elles ne manquent pas et c’est plutôt Paris qui est le pôle d’attraction, avec son histoire, la Seine, et toutes ses richesses, que tel ou tel site, si fameux soit-il.

Les avantages de la taille tournent essentiellement autour des économies d'échelle, mais il y a aussi des inconvénients. La lourdeur de gestion et le risque de traiter uniformément des questions différentes en sont deux déclinaisons. Le « sur mesure » est plus difficile à mettre en place dans les grandes structures. Le système pyramidal, traduction fréquente de la grande taille, n'est pas non plus le plus mobilisateur pour le personnel. La grande taille pourrait être aussi un atout pour la notoriété, mais, concernant les musées, ce seraient plutôt les collections qui devraient être mises en avant, ou la performance muséographique, la manière de présenter les œuvres, de les mettre en valeur.

Le « Toujours plus grand » conduit aussi à adapter les organismes à des exigences formelles qui ne garantissent nullement la qualité. Les universités se regroupent pour améliorer leur score dans les classements comme celui de Shanghai. Elles peuvent ainsi se prévaloir arithmétiquement d'un plus grand nombre de prix Nobel et de publications dans les revues à comité de lecture, sont-elles plus performantes pour cela ? Et si la taille est le critère dominant pour classer les universités, pourquoi pas aussi les nations ? Avec 1% de la population mondiale, le classement de la France serait bien décevant. La taille n’est qu’un indicateur parmi d’autres, et il est réducteur voire dangereux de le favoriser. Napoléon avait d’ailleurs repris un de ses généraux à ce sujet. Celui-ci voulait l’aider à prendre un livre haut placé dans une bibliothèque, en lui disant « Laissez, Sire, je suis plus grand ». « Dites plus long », lui répondit l’empereur.

La taille est un facteur de puissance, c’est aussi une source de fragilité. Combien de grands empires se sont effondrés, victimes de leur étendue ? Le terme « Grand » pourrait renvoyer au rayonnement, comme Louis XIV, Louis Le grand. Mais le plus souvent, il évoque la taille et des aspects quantitatifs plus que qualitatifs. Et pourtant, le sel et les épices, tout petits ingrédients en volume dans un plat, sont déterminants pour lui donner une saveur incomparable.

Notre pays n’est pas grand, en population ou en surface, il en est de nombreux plus peuplés et plus étendus. Il en est qui prennent chaque jour plus d’importance dans le concert des nations, et la recherche de la grandeur quantitative sera de plus en plus difficile. Un leurre qui pourrait bien nous éloigner de l’objectif simple du bonheur de sa population. Recherchons plutôt du côté de la qualité, de la culture, d’une économie humano-centrée comme le suggère Pierre Veltz*.

* dans son livre "L'économie désirable", aux éditions du Seuil, 2021

Edito du 29 octobre 2025

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