La dictature des comptables
Que les choses soit claires. Je n'ai rien contre les comptables, ils nous rendent de grands services, ils éclairent les décisions, notamment celle des entrepreneurs. Mais rien ne va plus quand ils prennent le pouvoir. Regardez les retraites. Le seul angle d'attaque est d'ordre comptable. Il faut équilibrer les comptes, tout le reste est contingent. Mais les retraites, c'est bien plus que ça. C'est une période de la vie qui est aujourd'hui aussi longue que la jeunesse. Une tranche de vie à part entière qui doit être traitée comme telle, et non comme c'était en 1945, quelques années pour permettre une fin de vie sereine.
C'était un nouveau sujet de politique publique qui était apparu, réduit pour l'essentiel à un calcul comptable. Une approche terriblement réductrice, qui rend impossible la recherche de solutions originales conforme à la réalité d'aujourd'hui. 2 volets au moins pourraient faire l'objet de réflexion. Que faire de ces années gagnées, tout d’abord, quel sens leur donner, quelle place dans la société pour les retraités ? Ensuite, Quelles modalités dans l'organisation du travail tout au long de la vie, qui permettrait d'arriver à l'âge de la retraite au bon état physique et mental ? Plus tard comment assurer la jonction entre l'âge de ce que nous appelons la vie active, et l'âge de la retraite, qui pourrait aussi être active, bien que différente ? Et enfin, question supplémentaire, celle de la dépendance. Encore une approche purement comptable aujourd'hui, comment la financer ? Nous aurions pensé plutôt à comment la retarder, comment lutter contre les facteurs qui conduisent à la dépendance, la solitude, la maladie, la misère.
Le comptable ou au pouvoir, c'est la gouvernance par les nombres dont Alain Supiot a décrit le fonctionnement dans son livre du même titre. Ce qui n'entre pas dans l'univers des nombres a toutes les peines du monde à exister. Dans une entreprise, c'est le bilan qui donne le la. Un état établi à partir de nombres, et incapable de prendre en compte bien d'autres aspects que l'Observatoire de l'immatériel, par exemple, a identifié : qualité du management, fidélité des clients, mobilisation et formation du personnel, et bien d'autres choses encore, autant de facteurs qui n’apparaissent pas dans les bilans.
Cette carence a provoqué la création de documents complémentaires, bilan social (où il y a encore beaucoup de chiffres), rapport développement durable ou ESG, avec des indicateurs, eux aussi chiffrés. Le qualitatif a du mal à se numériser, alors on établit des quotas, des notes, des statistiques sensées traduire et rendre comparables des performances non quantifiables. L’existence et le rôle d’une vision, de valeurs, d’un véritable projet auxquels tous les acteurs sont invités à adhérer, relève du discours, sympathique, évidement, mais déconnecté de la réalité et des nombres qui la représentent. Finalement, les questions qualitatives sont évoquées et font l’objet de grands développements, d’engagements la main sur le cœur, mais c’est le bilan chiffré qui fait la loi. Ajoutons que le regledor.pdf, l’exigence d’équilibre budgétaire, n’a fait que renforcer cette dérive. Contrairement à la théorie, cette règle comptable ne protège pas l’avenir, elle conduit à l’inverse à repousser des dépenses à plus tard, c’est-à-dire trop tard et plus cher.
Amis comptables, nous avons besoin de vous pour traduire nos choix et nos politiques en argent sonnant et trébuchant. Vous être un miroir de nos activités, bienvenu évidemment, mais un miroir déformant, ou muni de filtres qui éliminent une bonne partie de la réalité. Pour y voir clair, il convient de retirer ces filtres et de trouver d’autres manières de représenter les enjeux occultés dans la comptabilité.
A l'échelle d’un pays, c’est le bonheur de ses habitants qui doit être recherché, le fameux BNB, bonheur national brut, qui a le malheur d’échapper à toutes formes de comptabilité. Le PIB qui tient lieu d’indicateur vedette, ne fait qu’agréger des valeurs hétéroclites, dont le sens nous échappe, mais il tellement simple qu’il finit toujours par s’imposer. Les comptables ont encore le dernier mot.
Edito du 12 novembre 2025
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