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Production et consommation

Improductif

Le mot « improductif » a été lâché à l'Assemblée nationale début novembre 2025, au cours du débat sur le budget de l’Etat. Il s'agit de taxer un type de patrimoine, désigné comme improductif. Il y aura bien sûr des déclinaisons fiscales de ce terme, mais il est permis de s'inquiéter. Comment déterminer le caractère productif d'un capital culturel, naturel, ou social par exemple ? Prenons le cas d'un équipement, une pharmacie, un café, un cinéma ou une supérette, dans un village ou un « quartier » sensible. Il a sa propre productivité au sens commercial, mais chacun sait que ce n'est pas tout, il s’en faut. Il joue un rôle social déterminant, il évite des coûts significatifs dus au mal-vivre, mais pas financé pour autant, sauf exception. L’apport « productif » de cet équipement est en partie commercial, avec un revenu mesurable, et en partie social, dont le bénéfice n’est pas connu, ni même reconnu. Une aide publique à ce type d’équipement ne serait que la rémunération de cette deuxième production, et serait probablement rentable si les coûts évités étaient pris en compte.

Le patrimoine naturel serait vite aussi traité d’improductif, alors que, lui aussi, il rend de grands services, non marchands il est vrai. Une tourbière ou un marais captent des gaz à effet de serre, régulent le régime des eaux, dépolluent l’eau, accueillent une vie intense, autant de bienfaits dont la collectivité est bénéficiaire, mais qui ne se vendent pas. Donc pas de chiffre d’affaires, mais souvent des taxes foncières, pour « récompenser » leurs propriétaires de leur esprit civique, certainement. Ce n’est pas le « pollueur payeur » mais le « vertueux payeur ». Voilà une « improductivité » rentable pour la collectivité, mais souvent lorgnée par des voisins qui voudraient bien récupérer ces espaces pour les mettre en valeur, et les transformer ainsi en patrimoine productif, susceptible d’ailleurs de recevoir des subventions au titre agricole.

Que dire, dans la même veine, des forêts transformées en plantations ? Une forêt naturelle, diversifiée, qui capte le gaz carbonique, qui accueille une richesse biologique, qui offre un environnement apaisant pour les riverains, et qui, elle aussi, régule le régime des eaux, serait ainsi un patrimoine improductif, les coupes de bois y étant rares et sélectives. A l’inverse, une plantation bien régulière, une seule essence, installée sur une ancienne forêt naturelle, voilà un capital productif !

Interrogeons-nous sur ce qui est déclaré comme productif. Si c’est uniquement ce qui a de la valeur marchande, ce qui se vend, il faut s’inquiéter. La production prend de nombreuses formes, les bénéficiaires potentiels sont multiples et pas toujours identifiés, mais le service rendu, ce qui devrait être le critère de référence, est réel. Il est sans doute possible de traduire en argent la « production » des puits de carbone, à l’aide de valeurs affectées à la tonne de CO2. Mais combien vaut la régulation du régime des eaux, combien vaut la paix sociale dans les « quartiers » ? Ce n’est pas parce que cette évaluation est délicate, sinon impossible, qu’il faut les exclure de la liste des productions effectives, dont tout le monde profite.

Une définition étroite de la production peut conduire à des décisions antiécologiques et anti-sociales, mais aussi anti-économiques. La protection des sites et du littoral, par exemple, a pour objectif de conserver un patrimoine collectif, et peut sembler être un frein à l’exploitation de ces espaces. Le bénéfice qui en est tiré est comptabilisé au titre du tourisme et de l’hôtellerie, et non de la protection de l’environnement. Le procès en dépenses improductives des mesures de protection est alors vite instruit.

D’une manière générale, les bénéfices des protections ne sont guères reconnus au titre des productions qu’elles permettent. La protection des sites de captage d’eau pour la consommation humaine éviterait le coût du traitement des eaux, en plus des problèmes sanitaires qui peuvent provenir de pollutions résiduelles. Une aide aux agriculteurs concernés par ces surfaces serait vite rentabilisée, et l’exemple traditionnel de la ville de Munich le démontre aisément. Une agriculture biologique est source d’économies significatives pour la collectivité et les consommateurs. Mais, le croiriez-vous, il n’y a que 4 aires de captage 100% bio, sur 33 000. Statistiquement, il y a un peu moins de bio dans les surfaces « protégées » que dans les exploitations agricoles, respectivement 9% et10%. Voilà une source d’économies et de production toujours menacée, comme l’agence bio, au motif d’improductivité. Attention à ne pas déclarer improductifs des modes de production non conventionnels mais bien plus productifs, tout compris, que les pratiques courantes !

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