
Les coûts évités
Prenez la deuxième voiture. Elle coûte cher, près de 5 000 € par an. Pouvez-vous l’éviter, et ainsi augmenter votre pouvoir d’achat ? Cela dépend en partie de vous, mais aussi de facteurs collectifs, comme le mode d’urbanisation et l’organisation des transports collectifs. Un lotissement bien relié au bourg existant et aux services qu’il offre n’aura pas le même impact sur votre portefeuille qu’un emplacement éloigné de tout. Ce ne sera pas non plus le même impact sur l’environnement, les ressources utilisées et les rejets comme les gaz à effet de serre. Changeons d’échelle. Combien coûte la pollution de l’air ? De l’eau ? Et le bruit ? Des dizaines de milliards d’euros chaque année, plus cher que les effets du tabac sur la santé et que les accidents de la route. Des sommes payées de manière diffuse, mais bien payées en termes de médicaments et de traitements médicaux, en termes de journées de travail perdues et de perte de productivité du travail, de retards scolaires, en dépréciation de la valeur des maisons, de traitement de l’eau, etc. et des années perdues de vie en bonne santé. Croyez-vous qu’elles soient comptabilisées en négatif dans le calcul du PIB ? Eh bien non, ces chiffres ne figurent nulle part, et les économistes semblent les oublier. Tout effort pour éviter ces coûts, au contraire, serait compté, et ce serait une charge incompatible avec la recherche d’un équilibre budgétaire.
Mesdames et Messieurs les économistes, il serait temps de s’intéresser aux coûts évités, qui permettraient d’assurer une croissance du bien-être en n’ayant pas à réparer les « dégâts du progrès ». Nul doute que l’intégration du concept de coûts évités transformerait la donne et conduirait à des choix d’amé nagement, de mobilité, d’alimentation bien différents de ceux qui les ignorent. Le réchauffement climatique nous appauvrit aussi, en provoquant des dépenses lourdes pour s’y adapter et faire face à ses manifestations concrètes, ouragans, sécheresses, canicules, montées des eaux et autres joyeusetés. Un coût qui a été évalué à plusieurs points de PIB mondial, bien plus que le coût de l’effort à faire pour modérer ce réchauffement. Éviter des dépenses, même collectives et diffuses, c’est améliorer le pouvoir d’achat réel, et le bien-être.
Une première réponse a été apportée pour la prise en compte des coûts évités : les certificats d’économies d’énergie. La non-consommation est évaluée et valorisée. L’économie est récompensée, recherchée du côté de l’efficacité des solutions, et non de la privation. Une piste intéressante à suivre et à étendre aux choix collectifs, qui pèsent très lourd à la fois sur notre qualité de vie et les ressources de la planète.
Comptabiliser les coûts évités
En ces temps de pandémie, notre dette publique est souvent évoquée, avec une inquiétude légitime. Qui va payer le « quoiqu’il en coûte » ? Ces dépenses considérables sont à mettre en regard avec ce que leur absence aurait produit. Combien aurait coûté la disparition de milliers d’entreprises, les drames sociaux qui en auraient été la conséquence, chômage, déclassement, et sans doute suicides, troubles sociaux, etc. Un coût que les économistes pourraient calculer, mais qui ne sera pas constaté et restera théorique.
Le concept de coûts évités est victime de son côté virtuel. C’est le grand problème de la prévention, les gains ne se concrétisent jamais, alors que les dépenses sont sonnantes et trébuchantes. C’est le cas pour la santé, le bénéfice d’une population en bonne santé n’est guère mis en regard des dépenses. C’est aussi le cas pour l’environnement. Le coût de l’environnement est souvent pointé du doigt, même les écologistes parlent de budgets nécessaires pour la transition, alors que c’est l’absence de prise en compte de l’environnement, et tous les retards à la transition, qui coûtent cher.
Il arrive en outre que les bénéfices réels ne soient pas comptabilisés parce qu’ils ne concernent pas l’environnement. Le tourisme en est un bon exemple, il bénéficie de la protection des sites, il procure des recettes, mais c’est un autre secteur, un autre budget. La rénovation énergétique permet d’éviter de nombreux coûts sanitaires et sociaux, notamment quand il s’agit de lutter contre la précarité énergétique, mais là encore les boucles ne se ferment pas, et l’argent investi n’est pas mis en rapport avec l’ensemble des retombées positives. Idem pour la lutte contre le bruit, qui permet de réduire les dépenses de santé, ainsi que le coût de l’absentéisme et de la perte de productivité des personnels fatigués par des agressions sonores accumulées au travail, dans les transports et à domicile. Nos comptabilités publiques ne rendent pas compte convenablement des coûts évités. Le cloisonnement des budgets en est une des causes, mais aussi la difficulté de les calculer et parfois de les monétariser. Combien coûte la perte de valeur d’un paysage ? La dégradation se prolonge dans le temps, il faut évaluer et actualiser, autant de problèmes délicats sujets à controverses. Ce n’est pas toujours le cas. L’exemple classique des eaux de Munich le montre clairement. Au lieu de traiter les eaux recueillies dans un bassin-versant, la société des eaux finance les agriculteurs en échange de pratiques culturales garantissant la qualité des eaux. Il y a dans ce cas l’économie immédiate du traitement des eaux évité, à mettre en regard des dépenses liées aux contrats passés avec les agriculteurs. Le service rendu par la nature est alors évalué, mais il n’est pas intégré au PIB, où les services gratuits sont ignorés.
Le développement durable est la recherche d’une meilleure qualité de vie tout en prélevant moins de ressources. Il ne peut qu’engendrer des services rendus aux humains à moindre coût environnemental, en valorisant au maximum des services « gratuits », qu’ils soient produits par la nature ou par une meilleure organisation humaine. Le covoiturage, par exemple, peut augmenter la quantité de service rendu tout en réduisant la dépense totale en termes monétaires. Amis économistes, il va falloir trouver des réponses pour aller résolument vers une croissance du bonheur national brut.
Les coûts évités au secours de la transition
« S’il doit y avoir accélération des efforts, ce n’est pas seulement parce que les conséquences de l’inaction se révèlent plus dommageables qu’on ne le pensait. C’est aussi parce qu’il est raisonnable de penser que l’objectif est à notre portée. » Telle est une des conclusions d’une note d’analyse de France Stratégie sur le dérèglement climatique publié le 9 novembre 2022 (1) Le message est clair : il n’y a pas à hésiter, c’est le moment de donner un coup de collier. Ce sera une épreuve, et les auteurs insistent sur le prix à payer, qui sera lourd. 10 années de transition qui demandent un investissement considérable pour sortir des énergies fossiles, et mettre en place une capacité de production d’électricité très exigeante en capitaux. Ce ne sera pas une promenade de santé. Nous voilà donc prévenus : c’est possible, bonne nouvelle, ça coûtera cher, moins bonne nouvelle. Si le coût de ne rien faire est évoqué en conclusion, il n’est guère présent dans la note d’analyse. Dommage, car c’est le principal argument pour s’engager dans la transition. Le business as usual nous est interdit. Pour des raisons morales, bien sûr, et aussi pour des raisons d’ordre économique.
La transition produira chemin faisant une série d’économies, ignorées des auteurs, sans doute parce qu’elles ne sont pas évaluables avec précision. De nombreuses études attestent malgré tout d’avantages immédiats, qui seraient à déduire du coût annoncé de la transition. Par exemple, les salariés cyclistes présentent 15 % d’arrêts maladie de moins que les salariés non cyclistes. La pratique du vélo est un exercice physique recommandé pour la santé, et par suite pour l’économie. Aux Pays-Bas, l’économie qui en résulte a été évaluée en 2015 à 19 milliards d’euros par an, ce qui représente plus de 3 % du produit intérieur brut néerlandais(2). Dans un autre domaine, le coût de la précarité énergétique a été comparé au Royaume-Uni à celui de la rénovation thermique. Résultat, la lutte contre la précarité est un investisse ment hautement rentable pour la collectivité. La transition permettra d’éviter des coûts considérables. Rappelons que le coût social de plusieurs domaines touchés par la transition, pollution de l’air, bruit, obésité, accidents de la route, etc. représente plusieurs points de PIB en France, à comparer au besoin d’investissement pour la transition annoncé dans la note d’analyse, de l’ordre de 2,5 points de PIB en 2030, soit 70 milliards aux prix de 2021. D’une manière générale, les coûts qui seront évités, dont le bénéfice apparaîtra progressivement, n’entrent pas dans les calculs, alors qu’ils se comptent eux aussi en points de PIB.
1 L’action climatique : un enjeu macroéconomique, France Stratégie, 9 novembre 2022, www.strategie.gouv.fr
2 Dutch Cycling: Quantifying the Health and Related Economic Benefits, Elliot Fishman, PhD, Paul Schepers, PhD, and Carlijn Barbara Maria Kamphuis, PhD, Université d’Utrecht, août 2015
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