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Ville et Campagne

Piéton

Longtemps considéré comme négligeable, le piéton semble en cours de reconnaissance. Il était temps de remettre la marche à l’honneur, source de nombreux bienfaits et bien utile dans la vie.

Réputé souple et capable de s’adapter aisément aux circonstances, le piéton est l’oublié des politiques d’aménagement. Une sorte de variable d’ajustement dans les espaces publics. Il ne lui était accordé que ce qui en restait après avoir satisfait tous les autres besoins, notamment la circulation des voitures, grosses consommatrices d’espace. Une sorte de défi à la morale, puisque le mode de déplacement le plus vertueux, la marche, et de surcroît universel, était pénalisé par rapport aux plus arrogants, les plus bruyants, les plus polluants et les plus dangereux.
Au moindre chantier, les piétons étaient priés d’emprunter des chemins détournés, souvent boueux, toujours très longs. Les rues, doublées de pistes cyclables, à contre-sens souvent, et de voies réservées aux transports en commun, sont devenues de véritables coupures de l’espace urbain. Combien de mes amis, de retour d’Amsterdam par exemple, s’estiment miraculés, bien heureux d’avoir échappé aux cyclistes intolérants et dominateurs sur leurs sites dédiés. Un phénomène qui s’étend aujourd’hui dans nos villes, où la cohabitation piéton-cycliste devient de plus en plus délicate.
La marche peut rendre de grands services, mais le piéton a ses besoins propres, qu’il faut satisfaire. Une évidence qui était passée inaperçue à l’époque de la voiture dominatrice, et qui retrouve progressivement la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre. La marche ne coute pas cher, elle est bonne pour la santé, elle ne fait pas de bruit, elle est conviviale et favorise les échanges, elle ne consomme pas d’énergie fossile et ne contribue pas à l’effet de serre. Ajoutons, en référence à Ivan Illich, quelle est à peine moins rapide que la voiture, si l’on considère comme temps de transport le temps qu’il a fallu pour gagner l’argent nécessaire à l’achet et à l’entretien d’une voiture.
Comment, donc, après tant d’années d’oubli, redonner de l’air au piéton, comment lui donner l’envie d’arpenter à nouveau nos rues, pour aller au travail ou au cinéma, ou pour flâner, et jouir d’un environnement sympathique, apaisant ou animé selon son état d’âme ? Cette forme de reconquête de la ville est en marche, sans faire de jeu de mot. Depuis quelques années, des mouvements dans ce sens se manifestent ici et là, souvent à l’initiative de riverains exaspérés par les nuisances des voitures. Un concept nouveau est même né de ces opérations, « l’urbanisme tactique », ou l’approche tactique, formulé en 2012 par l’urbaniste américain Mike Lydon. Une approche opportuniste, qui profite d’initiatives diverses et des évènements pour tester des types d’aménagement urbain, et s’appuyer sur ces opérations pour changer la perception des décideurs et des riverains, et construire progressivement une autre image des espaces publics. Ce peut être un grand aménagement, comme ce fut le cas à Barcelone en 2015 pour la refonte de la Plaça de les glories catalanes, ou un grand évènement, comme l’accueil des jeux olympiques. La crise sanitaire a offert aux villes un magnifique champ d’application de l’approche tactique, une somme de petits chantiers porteurs d’une transformation profonde. Les aménagements temporaires de l’espace public, quelle qu’en soit la cause, sont l’instrument privilégié de cet urbanisme tactique, aujourd’hui mis en œuvre pour le bonheur des piétons (1).
Les expériences menées dans de nombreuses villes dans le monde se sont soldées par des succès mais aussi par des échecs. Leur analyse a permis de mieux comprendre les attentes des usagers, leur diversité, les difficultés à les satisfaire. Elle a produit un cadre conceptuel et des méthodes pour créer ces espaces urbains favorables au piéton.
L’enjeu est de taille, il s’agit de changer les habitudes, non pas par le règlement ou la coercition, mais en donnant envie d’un nouveau mode de vie. Il y a des intérêts divergents, des états d’esprit, des cultures, des histoires personnelles, des situations sociales et familiales, très différents, et il faut intégrer l’ensemble des sentiments que peut susciter une nouvelle approche des espaces collectifs. L’appel à la raison est loin de suffire, tant l’attachement de certains à la voiture est fort. Il va aussi falloir cohabiter des personnes fragiles et des sportifs avides d’exploits, qui veulent montrer qu’ils sont très forts, et prendre en considération les visiteurs, qui ne voient pas les choses avec les mêmes yeux que les habitants. Des professionnels se forment sur ces sujets, pour accompagner les collectivités et les associations locales. Des retours d’expérience et des guides sont publiés (2).
Le mouvement est lancé. Il reste à le faire vivre et lui faire prendre de l’ampleur. L’accumulation de petites transformations, physiques mais avec aussi un aspect psychologique, montrent qu’un autre monde est possible, et qu’il est plus riant que celui dans lequel nous vivons. Une multitude de petits pas dans les quartiers, et un grand pas pour l’humanité !

1 Voir à ce sujet le rapport de l’Institut Paris Région « L’expérience de l’aménagement tems/poraire d’espaces publics »

2 Notamment « À pied d’œuvre - Mettre les piétons au cœur de la fabrique des espaces publics, publié par l’ADEME dans sa collection CLÉS POUR AGIR

 

 

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