Eloge de l’agilité



Parmi les leçons de la COVID figure l’importance de l’agilité, pour ne pas dire ‘l’obligation d’agilité. Agilité en tous genres, des esprits, des institutions, des organisations sociales, des activités économiques, des relations humaines.
Les connaissances nous parviennent au compte-goutte, avec des retours en arrière, des éléments qui semblaient acquis et qui ne le sont plus, des impasses techniques, etc. Il faut naviguer à vue, mais pour cela se donner quelques repères et savoir où nous souhaitons arriver, ou atterrir pour reprendre l’expression de Brno Latour. Cette capacité d’adaptation, cette agilité, s’accorde mal avec la recherche d’un confort rassurant, aussi bien sur notre santé que nos activités. La société est amenée à changer ses règles de fonctionnement, comme les équilibres financiers, les horaires et les modalités de travail, les libertés de vaquer à notre guise. Nos vies quotidiennes sont impactées, et nous en souffrons, nous protestons pour certains contre ces nouvelles contraintes, et parfois le peu de temps qui nous est donné pour s’y conformer.
La recherche de sécurité fait partie de l’ADN de l’humanité, et l’incertitude est insupportable. Nous essayions depuis toujours de la réduire, ou de la compenser par diverses formes d’assurance contre les aléas. La COVID a bousculé nos organisations, notamment du fait de sa soudaineté et notre faible connaissance de la manière dont elle se comporte.
Il en est autrement de phénomènes plus lents, dont la logique est bien connue comme l’évolution de la population mondiale, ou que nous observons depuis des années comme le changement climatique. Ces changements sont de plus en plus prévisibles, et nous pouvons avoir une influence sur leur importance et sur leurs effets. Faut-il encore que nos organisations soient volontaires pour aller vers ce futur et tenter de le piloter, ou au moins de l’influencer, au lieu de le nier, de laisser faire ou d’attendre un miracle. La tragédie des horizons, décrite par Mark Carney quand il était gouverneur de la banque d’Angleterre, nous menace du fait de notre manque d’agilité. Les décisions répondent aux exigences immédiates, alors que les phénomènes les plus lourds de conséquence montent en puissance sur des dizaines d’années. Ce décalage des échelles de temps laisse craindre que nous devions nous adapter à chaud, dans l’urgence, et parfois de manière autoritaire, à une situation pourtant prévisible mais que nous ne contrôlerons plus. Comme pour la COVID, mais sans avoir l’excuse de la soudaineté et alors que nous pouvions anticiper et se préparer au nouveau contexte, qu’il soit démographique ou climatique pour ne se référer qu’à ces deux défis qu’il nous faut relever.
Une part d’inconnu subsiste, même pour ces phénomènes au long cours, dont les effets sont encore incertains, notamment du fait des effets multiplicateurs ou au contraire de courroies de rappel. Nous ne pouvons pas anticiper sur tout, et notre « durabilité » dépend en bonne part de notre résilience face à l’imprévu. Saurons-nous nous adapter immédiatement, ou en serons-nous incapables du fait de nos lourdeurs sociales, institutionnelles, et ne notre impréparation dans les domaines techniques. Parmi les critères de durabilité figure cette capacité à réagir, à défaut d’avoir su anticiper.
Un axe de réflexion, pour illustrer cette question de l’agilité d’une société face à une situation imprévue. Faut-il concentrer les pouvoirs, une sorte de gouvernement mondial, ou des empires dominants, pour obtenir des réactions rapides et coordonnées aux menaces qui se manifesteraient ? Beaucoup se sont inquiétés de la diversité des politiques menées pour la COVID, et de l’absence de cohérence entre elles. Ou au contraire, faut-il favoriser une multiplicité d’approches, qui permette de comparer des choix différents et de rapprocher les décideurs de ceux qui dépendent des décisions, pour les appliquer ou les subir ? Comment trouver l’équilibre entre la réponse massive et les organisations pyramidales d’une part, et le sur-mesure et une répartition fine des responsabilités ?
La transition écologique, celle que nous ferons volontairement, et celle qui nous sera imposée par les faits, rencontrera inévitablement des obstacles, et nous mettra au défi de nous adapter instantanément ou presque. L’agilité devient dans ces conditions une vertu cardinale pour nos sociétés, qui aspirent légitimement à la sécurité et à la stabilité. Une contradiction dont il faudra sortir « par le haut ». Il vaudrait mieux le faire sereinement, plutôt que se laisser surprendre, faute d’avoir anticipé.

Edito du 12 janvier 2022

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