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Nous ne croyons pas ce que nous savons (1)

Le vraisemblable est souvent préféré au vrai. Le vraisemblable, c’est ce que nous avons déjà vu, ce qui est dans nos têtes, et que nous recherchons dans la vraie vie. L’innovation, les changements de cap, ont ainsi bien du mal à se faire reconnaître, et même acceptés. Ils ne figurent pas, par définition, dans notre univers mental, constitué à partir du passé pour l’essentiel. Les spécialistes de l’innovation le savent bien, nombreuses sont les inventions qui sont restées lettre morte tant que la société n’était pas prête à les accueillir. L’exemple de la machine à vapeur est souvent cité.

Les innovations technologiques se situent pour une bonne part dans le prolongement de techniques courantes, juste améliorées. Certains sont, au contraire, en rupture avec les pratiques courantes. Elles utilisent d’autres propriétés physiques ou chimiques des éléments, elles s’inspirent et transposent des méthodes développées dans d’autres secteurs, elles proviennent de pays où des cultures traditionnelles ont permis des avancées spécifiques, les voies de l’innovation sont diverses. « Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’électricité ». Les pompes à chaleur, par exemple, utilisent d’autres lois physiques pour chauffer que l’effet Joule des anciens chauffages électriques.
L’agriculture n’échappe pas à cette forme de résistance au progrès. L’idée y est bien incrustée que le respect de l’environnement provoque une baisse de la production. C’est un sacrifice qui est demandé au producteur, mais aussi au consommateur qui doit payer plus cher ses légumes. De même, la présence de haies réduit les rendements à l’hectare. Elles consomment de la surface potentiellement agricole, et affectent leurs alentours en faisant concurrence aux cultures, accès à l’eau et à la lumière notamment.
De nombreuses études, aujourd’hui, cassent ces idées reçues. En adoptant des pratiques intégrant les lois de la nature, il est possible d’augmenter la production. Affecter à la nature un part de surface cultivée, pour des haies, des bosquets, des mares ou autres zones humides, peut être une bonne affaire pour l’agriculteur, comme pour la collectivité. L’avenir n’est pas dans le prolongement des techniques d’hier, même améliorées, mais source de problèmes qui ne feront que croitre, érosion, maladies, etc. et de dépendance des agriculteurs à leurs fournisseurs. Le modèle dominant aujourd’hui doit laisser la place à de nouvelles pratiques, bien maitrisées mais qui nécessitent un accompagnement dans la phase de transition.

Cette vérité est malgré tout contre-intuitive, et va à l’encontre d’une approche linéaire, où la surface est la variable principale. C’est le système cultural qui doit être pris en compte, avec de nombreuses interactions. Lors du « grand bond en avant » dans la Chine de Mao, la lutte contre les nuisibles avait provoqué des famines. Les oiseaux ont été accusés de manger du grain, il a fallu les éliminer, ce qui a provoqué une prolifération d’insectes qui ont détruit les récoltes. Le « bon sens » brut, même paysan, peut être trompeur. Productivité et écologie peuvent aller de pair, mais le message est peu audible par les paysans en difficulté, qui espèrent améliorer leurs revenus sans avoir à changer de modèle. Les mesures prises dans l’urgence par le Gouvernement semblent conforter cette illusion.

Hasard des calendriers, au moment où la colère paysanne explose, le Haut Conseil pour le Climat, HCC, publie son rapport « Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste (2) ». Plusieurs rapports avaient déjà montré la complémentarité agriculture – écologie, notamment le scénario « Ten Years For Agroecology in Europe (3) » (TYFA) en 2018, et qui confirme la faisabilité d’une agriculture européenne qui nourrit sainement les Européens tout en conservant une capacité d’exportations, réduit l’empreinte alimentaire mondiale de l’Europe, conduit à une réduction des émissions de GES du secteur agricole de 40 % et permet de reconquérir la biodiversité et de conserver les ressources naturelles. Le HCC confirme cette analyse et fait des recommandations dans ce sens, notamment pour accompagner les agriculteurs qui s’engagent dans la transformation de leur exploitation.

Nous aurions aimé que son rapport bénéficie d’une meilleure diffusion en cette période de protestation, car il apporte des voies de progrès dont pourraient bénéficier les agriculteurs, et aurait dû inspirer les mesures immédiates à prendre pour lever les blocages.

Nous savons quelle orientation prendre, mais nous n’y croyons pas. Il y a bien sûr l’influence des lobbys, mais aussi une forte inertie des institutions, et le refus de changer de mode de penser. Ce n’est pas une fatalité. Dans son champ d’activité, la CCIP a su lancer le débat auprès de ses adhérents, les invitant à introduire la sobriété dans leur modèle d’affaires (4). Il est urgent qu’une démarche analogue soit lancée pour l’agriculture.

1 - Formule empruntée à Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002
2 - www.hautconseilclimat.fr/publications/accelerer-la-transition-climatique-avec-un-systeme-alimentaire-bas-carbone-resilient-et-juste/
3 - https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/une-europe-agroecologique-en-2050-un-scenario-credible-un
4 - https://www.cci-paris-idf.fr/fr/prospective/sobriete-modeles-affaires

Edito du 31 janvier 2024

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Commentaires

0
poss
2 mois ya
bonsoir, dominique,

bravo pour cet éditorial. mais ce n'est guère la voie dans laquelle s'est engagée le Gouvernement;
comment obtenir que le discours, et les pratiques, évoluent?
comment diffuser, et faire accepter le message que semaine après semaine, tu sèmes à tous vents?
Il nous faut trouver des solutions!
amitié,
Yves
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