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Les mots qui fâchent

C’est une réaction fréquente. Les victimes d’une catastrophe tombent aisément dans le déni. Ils ne peuvent pas y croire, face à des évènements qui échappent à leur compréhension, une situation hors de contrôle. Les conséquences du dérèglement climatique sont bien là, mais les habitants des villes touchées par les récentes inondations du Pas de Calais n’ont pas suivi dans leurs votes les représentants de la lutte pour le climat, alors que les candidats les plus climatosceptiques ont fait carton plein. Le désarroi ne produit pas les effets attendus, il aurait plutôt tendance à rendre les Cassandre responsables de leurs malheurs.

Ce type de réaction est compréhensible, mais il est permis de s’interroger sur le discours des écologistes, et leur manière de faire passer leur message. Ne donnent-ils par prise aux réactions de rejet qu’ils provoquent ? Les mots qu’ils emploient en sont une bonne illustration.

Précaution. Voilà un mot courant dans le vocabulaire écologique. Un mot qui a un sens précis dans l’univers administratif, mais qui en a un autre dans la vie quotidienne. C’est un élément d’une culture du risque, nécessaire quand on explore des techniques nouvelles. La règle à suivre dans le doute, face à des dangers potentiellement graves et irréversibles. Il est vite assimilé à un principe « du parapluie », risque zéro, une manière d’interdire d’avancer sur des voies innovantes. Mauvaise interprétation, mais très fréquente, qui donne de l’écologie une image de refus systématique du « progrès ». Avec eux, on ne peut plus rien faire ! Une expression telle que « maitrise du risque » aurait été plus claire, et surtout plus positive.

Fardeau. C’est ainsi que le passif est désigné dans les négociations sur le climat. Le passé à laissé une facture climatique, les milliards de tonnes de carbone envoyés dans l’atmosphère, et il faut la prendre en charge dans les politiques de réduction des émissions de maintenant. En fait, il s’agit de s’engager pour le futur en intégrant les dettes du passé. Une pratique courante dans les transactions d’entreprises. Plutôt que de payer pour des pratiques d’hier, mieux vaudrait d’évoquer le futur, participer à une aventure extraordinaire, la recherche d’un nouveau chemin pour l’humanité, une humanité sans carbone. Non au fardeau, oui à une prie de participation au monde de demain.
Zéro. Un mot ambigu, selon qu’il s’applique à des problèmes, à éviter bien sûr, ou des pratiques courantes dont les effets secondaires sont néfastes. Zéro déchet, oui, mais zéro artificialisation, non. « On ne peut plus rien faire » revient en force, une ambiance de retour en arrière, d’immobilisme, alors que le monde bouge et que les besoins sont là. Et surtout, l’idée que toute artificialisation est mauvaise. Plutôt que l’interdiction, le défi me semble plus engageant. Le défi de faire du mieux qu’avant, d’améliorer l’existant. Notre pays est artificialisé depuis des siècles, et les pratiques agricoles y contribuent autant que l’urbanisation et la création de routes et autres voies ferrées. Le but n’est pas de ne rien faire, tel que le mot Zéro le suggère, mais de faire bien, quitte à mettre la barre haut de manière à privilégier les projets ambitieux environnementalement parlant.
Ces mots, précaution, fardeau, zéro, ont une connotation de repli, de réserve si ce n’est de recul. Ils sont sans doute une réponse aux brutalités dont la nature a fait l’objet pendant des années, et à l’impératif d’y mettre un terme. Mais ils n’ouvrent pas de perspectives, ils ne donnent pas envie d’avancer, de relever des défis, d’innover malgré les obstacles et le conservatisme des puissances installées. Une exception récente, toutefois, qui montre que des mots positifs et encourageants sont à la disposition des écologistes pour convaincre leurs interlocuteurs, co-bénéfices, expression porteuse de bonne nouvelle.

D’autres expressions positives ont eu leur heure de gloire, mais elles ont été abandonnées au profit des formules restrictives. On parlait de qualité de la vie, ou de double dividende. Est-ce le besoin d’expier pour des fautes passées, ou le sentiment que la seule espèce nuisible sur terre serait l’humain, toujours est-il qu’il est apparu impossible de rechercher à la fois le bonheur des humains et le respect de la planète. Une affaire de morale, où la culpabilité s’est glissée avec ses effets pervers, tels que le déni, qui permet de s’en affranchir.

Les mots qui fâchent sont là, et ils éloignent de l’écologie les victimes des dérèglements de notre milieu de vie, tout comme les entrepreneurs, les innovateurs, qui ne sentent pas bienvenus dans un univers sous contrôle, alors que le développement durable en a diablement besoin.

Edito du 26 juin 2024

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