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Le problème, c’est le problème

C’est ainsi que le sociologue Michel Crozier pose le problème. La manière de poser une question est déterminante. Elle est souvent porteuse d’une charge affective, de postures héritées de l’histoire du domaine concerné. Elle propose même une réponse, à retenir dans un catalogue de réponses préenregistrées dans nos mentalités ou nos imaginaires. Dans les cas extrêmes, elle clôt le débat au lieu de l’ouvrir. Si vous voulez éviter de retrouver les vieilles confrontations, fondées sur des références obsolètes, il faut chercher comment aborder le problème sans réveiller un naturel qui ne demande qu’à revenir au galop.

La situation politique actuelle, avec des blocs qui ont chacun leurs dogmes et leurs « lignes rouges », conduit à rechercher de nouvelles portes d’entrée dans les sujets. Pas de manière artificielle, cosmétique, mais en revenant à la racine des problèmes. Une approche « durable », le retour aux sources.
Prenons quelques exemples.

Les retraites. Un sujet qui provoque la polémique, avec des positions bien arrêtées des protagonistes. D’où vient le problème ? de la crainte d’un déficit des caisses de retraite. Il semble que ce soit la seule question, l’équilibre financier. C’est un point important, bien sûr, mais ce n’est pas le seul, il s’en faut. La retraite a été imaginée en son temps pour assurer une fin de vie heureuse à des travailleurs, après une vie de labeur. Une retraite qui ne durait que quelques années, compte-tenu de la durée de vie à cette époque. Aujourd’hui, la retraite est devenue une véritable tranche de vie, au même titre que la jeunesse ou l’âge mur. Souvent 20 ans ou plus. Nous ne parlons plus de la même chose, mais les mots sont restés les mêmes, et souvent aussi nos références mentales. La question de la place des vieux dans la société me semble être centrale, bien plus que la question comptable. Que faire de ces années de vie gagnées, comment en profiter aussi bien du point de vue individuel que pour la société dans son ensemble. Entrons dans le sujet par la porte d’entrée du vieillissement de la population, et des conséquences de ce phénomène. La question de l’activité des vieux (y compris la familiale et la bénévole) sera sur la table parmi d’autres aspects, comme la solitude, véritable fléau qui fait des ravages (mais les vieux n’en sont pas les seules victimes). Nul doute que les solutions qui apparaitront seront plus consensuelles que celles imposées par le seul calcul financier, d’ailleurs lui-même contesté.

Le travail. La valeur travail est à l’honneur, chacun la porte au pinacle, mais de quel travail s’agit-il ? Lui aussi a bien changé, et les représentations que nous en avons sont souvent celles d’hier. Pour certains, il s’agit avant tout de gagner plus d’argent, comme le laisse penser la célèbre formule « Travailler plus pour gagner plus ». D’autres se réfèrent à la « belle ouvrage », au travail bien fait, pour lequel le temps passé compte moins que la qualité du produit fini, dans un esprit des « compagnons du devoir ». Et la manière d’exercer une activité elle-même n’a plus grand chose de commun avec les pratiques anciennes. Ce sont les techniques qui ont changé profondément, comme en agriculture par exemple. Ce sont les statuts des travailleurs qui se sont enrichis de nouvelles formules, telles que récemment l’autoentrepreneur, l’ubérisé, et en remontant de quelques années l’intermittent, sans oublier les différentes formes de temps partiel et de travail à distance. Le service du personnel s’est mué en direction des ressources humaines. Le téléphone portable met les collaborateurs à portée de coup de fil de leur patron. Les exigences des candidats à l’embauche s’imposent aux employeurs, comme les conditions de travail et, fait récent, le sens du travail. Bref, l’univers du travail a profondément changé, nous sommes sans doute « en retard d’un travail » comme nous avons été en d’autres temps « en retard d’une guerre ». Prenons comme slogan « travailler mieux pour vivre mieux », et le cadre des débats sur le travail sera bien différent, et sans doute plus productif.

Le pouvoir d’achat. Déjà, en 1981, Brice Lalonde, candidat écologiste à l’élection présidentielle, avait mis le « pouvoir de vivre » à son programme. Une formule qui revient aujourd’hui, portée par Laurent Berger. La capacité à acheter des biens et services est importante, mais elle ne peut être isolée de bien d’autres aspects, notamment des besoins et de la prise en charge de certains d’entre eux, comme la santé et l’éducation. La capacité d’autoproduction (jardinage, bricolage, etc.) et la solidarité de proximité, pour la garde d’enfants par exemple, l’entr’aide et la mutualisation de moyens, ne sont pas régis par les mêmes lois que les salaires ou les retraites, et affectent directement le pouvoir de vivre. Voilà une voie à explorer avec curiosité, pas encore pleines d’idées préconçues et par suite plus ouvertes à des débats fructueux.

Ces quelques exemples pris dans l’actualité montrent qu’il est possible d’instaurer des dialogues sereins, non encore associés à des positions traditionnelles qui plombent toute recherche de consensus. Le plus dur est de se libérer des idées anciennes, disait l’économiste Keynes. Le moment est venu d’y parvenir, en reformulant les « problèmes » à la sauce du XXIe siècle.

Edito du 10 juillet 2024

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